Les troglodytes
Je suis né dans un pays, l’Anjou,
où l’homme a développé cette architecture
curieuse que l’on appelle le troglodytisme : les « troglos
», comme disent les gens d’ici. On m’avait toujours
dit, petit, que le pays des « troglos » c’était
ici entre Brissac et Montsoreau, au plus près de ces terres
viticoles et calcaires, au cœur de cette roche blanche et fiable
: la tuffe. Depuis j’ai voyagé un peu, j’ai lu.
Je sais maintenant que le troglodytisme est présent en divers
endroits du monde, d’Est en Ouest, toujours compris entre
les latitudes 48°Nord et l’Equateur, question de climat
sans doute. Nous, ligériens, en constituerions la limite
septentrionale. Que ce soit ici, en Chine ou aux Etats-Unis les
raisons qui ont conduit les troglodytes à vivre ainsi ne
sont pas à chercher dans une étape mythique de l’évolution
de l’habitat. Non, les troglodytes ne sont pas les reliques
des hommes des cavernes ! Ici, en Anjou c’est l’un des
rares endroits en France où cette forme d’habitat creusé
fut utilisée depuis le néolithique jusqu’à
la fin du XIXè siècle. Encore aujourd’hui cet
habitat perdure mais nous devons reconnaître qu’il est
très marginal et presque érigé en philosophie.
Le troglodyte c’est l’habitant
d’un lieu creusé. Creusé ! C’est
à dire qu’il ne s’agit nullement d’un habitant
quelque peu paresseux qui serait venu s’abriter là,
heureux de trouver une nature clémente avec lui, offrant
le gîte et l’asile. Le troglodyte
façonne sa maison mais son œuvre résulte d’une
adaptation à l’environnement : climatique, économique,
social et même politique ou militaire… |
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Le troglodytisme est une
manière d’habiter contraire à l’acceptation
classique puisqu’au lieu de bâtir en assemblant
la matière, on crée l’habitat par la soustraction
de la matière. En creusant dans la roche calcaire, on édifie
la maison par le vide. C’est une architecture économe
en matériaux et en énergie productive, donc très
rationnelle. Pour que de telles réalisations soit possibles
il faut une roche friable mais suffisamment résistante pour
que les salles creusées ne se trouvent pas effondrées.
Le tuffeau, « tuffe » (roche blanche) ou « grison
» (vers Doué) offre cette double qualité. Formé
au tertiaire lorsqu’une large partie de l’Ouest de la
France actuelle était sous les mers, il résulte d’un
agglomérat de dépôts calcaire, de sable et surtout
de débris de coquillages. Le tout forme une roche compacte. |
Comment expliquer le développement
de cet habitat? Pour répondre à cette question
il faut nécessairement mettre l’environnement au premier
plan de notre réflexion. Mais attention l’environnement
ne fait pas tout ! N’oublions pas que c’est sur ces
mêmes terres d’Anjou que l’on a, au cours de la
période médiévale et moderne (Renaissance),
puisé dans cette roche, que l’on a taillée et
sculptée pour édifier au long de notre fleuve royal,
les plus beaux châteaux de France et d’Europe ! Quel
paradoxe ! Et pourtant…
Et pourtant il ne faut pas toujours opposer les
actions humaines entre elles même si en apparence elles se
contredisent. En effet l’une des explication du développement
du troglodytisme est justement le travail dans les carrières
de tuffeau. Les carriers n’avaient aucun mal à se dégager
un espace au cœur de la roche qu’il travaillait soit
pour entreposer du matériel, quelques récoltes, soit
pour habiter. Les anciennes carrières n’ont pas été
reconverties en espace villageois certes, mais en revanche les reconversions
en espaces de production ne sont pas rares ; pensez aux caves à
Champignon de Saumur ou aux caves des grandes maisons viticoles
de Saumur…
Le troglodytisme est très souvent associé
à une fonction défensive de l’habitat.
Durant les périodes de troubles, en des temps où les
armées ennemies ou amies vivaient sur les territoires ruraux
qu’elles traversaient, les troglodytes bénéficiaient
de la discrétion de leur habitat et s’ils ne pouvaient
interdire le passage des bans, écorcheurs ou autre ligues,
ils pouvaient au moins être presque sûr de retrouver
leur maison intacte. Il est en effet difficile de détruire
ce type d’habitat. De plus en des temps de pénurie,
parfois d’épidémie, la maison creusée
offrait une formidable adaptabilité à l’environnement
puisque nul besoin de maçonnerie, de bois pour la charpente.
Nul besoin de grande quantité de bois de chauffage grâce
à la température douce et stable gardée au
creux de la roche pendant toute l’année.
Très souvent voué à un habitat paysan ou artisanal,
assez modeste, le troglodytisme offrait l’avantage également
de l’adaptation à l’évolution familiale
et sociale. Il n’était pas rare qu’à la
naissance d’un enfant on creuse une nouvelle salle…
De même en cas d’accroissement de l’activité
d’un viticulteur, d’un tonnelier ou d’un maréchal-ferand,
la surface d’entrepôt ou de cave pouvait être
augmentée. Il « suffisait » de creuser. Il s’agit
bien d’une forme d’habitat rationnelle.
Il ne faudrait pas tomber dans une simplicité
extrême conduisant à affirmer que le troglodyte ne
fut que par les guerres, la pénurie. Il ne s’agissait
pas de vivre caché pour vivre heureux ! D’ailleurs
les habitations troglodytes ont évolué avec les mœurs
et les goûts architecturaux. Autour de Montsoreau, le promeneur
découvrira quelques façades renaissance avec vantaux
sculptés…
L’habitat troglodytique
diffère selon les lieux. Sur ce territoire compris
entre Angers, Saumur et Monteuil-Bellay (350km2) nous sommes en
présence de deux types d’habitations creusées.
Ce sont deux types de conception différents imposés
par le terrain.
Le premier type est constitué
d’habitations creusées à flans de coteau.
Très caractéristiques des paysages de la Loire entre
Saumur et Montsoreau, en bordure de fleuve sur la rive gauche…
(départementale ). Ces habitation sont creusées directement
dans le coteau ; elles domines la Loire sur plusieurs niveaux. Le
sommet de la maison est occupé par un clos de vigne ou par
un petit jardin.
Le second type est un troglodytisme
de plaine. Un espace, généralement circulaire
ou semi circulaire est creusé à même le sol
d’une profondeur d’une dizaine de mètres au plus.
De là l’habitation était creusée perpendiculairement
dans la roche. On trouve ce type en s’éloignant de
la Loire et de ses coteaux. Le village de Rochemenier en est l’expression
la plus parfaite. C’est habitat est caché de la rue
puisque sous la rue. On y accède par un escalier («
la courdouere »). Il nous conduit dans la cour, sorte de patio
ou seuil menant aux différentes parties de l’habitation.
La cour peut alors aussi servir de « basse-cour ». Les
« salles » sont assez petites de manières à
ce qu ‘elles ne s’effondrent pas, de même pour
les ouvertures. Portes et fenêtres ne peuvent constituer de
grandes ouvertures même si parfois elles sont soutenue par
des poutres. Elles laissent peu entrer la lumière et contribuent
à la conservation d’une température ambiante
et d’un taux d’humidité convenable. Les petites
fenêtres sont capitales puisque d’elles, en façade
uniquement (forcément) provient la lumière et la ventilation
! Lorsque les salles sont creusées en enfilade, des fenêtres
internes sont creusées entre les cloisons de manière
à ce que la lumière circule. Le chauffage est assuré
par une cheminée ou poêle à l’aide d’un
conduit creusé ouvert sur le toit. On peut ainsi avoir au
regard de la rue, une surface plane riche de petits jardin d’où
apparaissent ici et là quelques conduits de cheminées.
Le phénomène troglodytique est toujours actuel même
si ce genre d’habitation est difficile à mettre aux
normes en usage dans le domaine de l’architecture et du cadastre.
Il a évolué au cours des siècles ; on voit
notamment que très souvent il a été combiné
avec une construction moderne édifiée en avant de
la roche ; l’habitation mêle alors partie enterrée
et non enterrée. Le troglodyte doit faire face à quelques
aménagements s’il veut continuer à vivre dans
une maison creusée sans pour autant sacrifier les commodités
qu’offre la technologie d’aujourd’hui. Nul doute
que ces aménagement seront possibles. Nul doute également
que ce genre de vie continuera à attirer des hommes et des
femmes désirant vivre autrement leur logement. Nul doute
encore que l’on s’apercevra que l’habitation creusée
est une forme très écologique de l’habitat…
Les troglodytes seront-ils au cœur des débats prochain
sur le développement durable en matière d’habitation
?
Texte de Guillaume Frémondière
Biblio :
Rewerski Jacek, L’art des troglodytes, Arthaud, 1999.
Fraysse Camille, Fraysse Jean, Les Troglodytes en Anjou à
travers les âges, Cholet Farré, 1962. |
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